{"id":314,"date":"2022-10-28T17:19:13","date_gmt":"2022-10-28T15:19:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/?p=314"},"modified":"2022-10-28T17:48:49","modified_gmt":"2022-10-28T15:48:49","slug":"la-belle-dorothee-charles-baudelaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/2022\/10\/28\/la-belle-dorothee-charles-baudelaire\/","title":{"rendered":"\u00ab La belle Doroth\u00e9e \u00bb Charles Baudelaire"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\"> \u00ab\u00a0<em>Safran dor\u00e9<\/em> \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Le soleil accable la ville de sa lumi\u00e8re droite et terrible ; le sable est \u00e9blouissant et la mer miroite. Le monde stup\u00e9fi\u00e9 s\u2019affaisse l\u00e2chement et fait la sieste, une sieste qui est une esp\u00e8ce de mort savoureuse o\u00f9 le dormeur, \u00e0 demi \u00e9veill\u00e9, go\u00fbte les volupt\u00e9s de son an\u00e9antissement.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Cependant Doroth\u00e9e, forte et fi\u00e8re comme le soleil, s\u2019avance dans la rue d\u00e9serte, seule vivante \u00e0 cette heure sous l\u2019immense azur, et faisant sur la lumi\u00e8re une tache \u00e9clatante et noire.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Elle s\u2019avance, balan\u00e7ant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d\u2019un ton clair et rose, tranche vivement sur les t\u00e9n\u00e8bres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Son ombrelle rouge, tamisant la lumi\u00e8re, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Le poids de son \u00e9norme chevelure presque bleue tire en arri\u00e8re sa t\u00eate d\u00e9licate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secr\u00e8tement \u00e0 ses mignonnes oreilles.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>De temps en temps la brise de mer soul\u00e8ve par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des d\u00e9esses de marbre que l\u2019Europe enferme dans ses mus\u00e9es, imprime fid\u00e8lement sa forme sur le sable fin. Car Doroth\u00e9e est si prodigieusement coquette, que le plaisir d\u2019\u00eatre admir\u00e9e l\u2019emporte chez elle sur l\u2019orgueil de l\u2019affranchie, et, bien qu\u2019elle soit libre, elle marche sans souliers.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Elle s\u2019avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d\u2019un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l\u2019espace un miroir refl\u00e9tant sa d\u00e9marche et sa beaut\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les chiens eux-m\u00eames g\u00e9missent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Doroth\u00e9e, belle et froide comme le bronze ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Pourquoi a-t-elle quitt\u00e9 sa petite case si coquettement arrang\u00e9e, dont les fleurs et les nattes font \u00e0 si peu de frais un parfait boudoir ; o\u00f9 elle prend tant de plaisir \u00e0 se peigner, \u00e0 fumer, \u00e0 se faire \u00e9venter ou \u00e0 se regarder dans le miroir de ses grands \u00e9ventails de plumes, pendant que la mer, qui bat la plage \u00e0 cent pas de l\u00e0, fait \u00e0 ses r\u00eaveries ind\u00e9cises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de fer, o\u00f9 cuit un rago\u00fbt de crabes au riz et au safran, lui envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Peut-\u00eatre a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses camarades de la c\u00e9l\u00e8bre Doroth\u00e9e. Infailliblement elle le priera, la simple cr\u00e9ature, de lui d\u00e9crire le bal de l\u2019Op\u00e9ra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche, o\u00f9 les vieilles Cafrines elles-m\u00eames deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu\u2019elle.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Doroth\u00e9e est admir\u00e9e et choy\u00e9e de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n\u2019\u00e9tait oblig\u00e9e d\u2019entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite s\u0153ur qui a bien onze ans, et qui est d\u00e9j\u00e0 m\u00fbre, et si belle ! Elle r\u00e9ussira sans doute, la bonne Doroth\u00e9e ; le ma\u00eetre de l\u2019enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beaut\u00e9 que celle des \u00e9cus !<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Safran dor\u00e9 \u00bb Le soleil accable la ville de sa &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":319,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-314","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-poesie-du-safran"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/314","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=314"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/314\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":325,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/314\/revisions\/325"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/319"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=314"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=314"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.safranvoyageur.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=314"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}